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dimanche 10 août 2008

Les villes invisibles

d'Italo Calvino


On s'y vautre littéralement. Chaque page lue, lentement parce que ça se savoure, ne donne pas tant envie de passer à la suivante que d'être relue, et relue, et relue à l'infini. Chaque signe y fonctionne comme un miroir qui reflète mille signifiants qu'on voudrait tous, à la manière de Marco Polo, visiter pour que l'esprit s'y perde en allant toujours plus loin, là où le voyageur étonné ne découvre jamais que ce qu'aurait pu être le passé dont il s'est un jour détourné, un passé qui fascine et le tire de l'avant, le jette sur la route à la recherche de ce qu'il aurait pu être.

Pour peu qu'on y songe un instant, ce périple n'est-il pas celui de tout lecteur, voyageur porté par la puissance des signes dans des mondes possibles, comme Kublai Khan ne sachant plus qui, de Marco ou de lui, explore l'Empire.

Je ne suis qu'au premier tiers du bouquin, cédant presque toujours à cette irrésistible envie de revenir en arrière, de reprendre au début, de relire et relire et relire chaque page. Je n'en sortirai peut-être pas vivante ;-)






En extrait, le début du livre - ce sont en fait les quatres premiers chapitres:

« Il n’est pas dit que Kublai Khan croit à tout ce que Marco Polo lui raconte, quand il lui décrit les villes qu’il a visitées dans le cours de ses ambassades ; mais en tout cas, l’empereur des Tartares continue d’Écouter le jeune Vénitien avec plus de curiosité et d’attention qu’aucun de ses autres envoyés ou explorateurs. Il y a un moment dans la vie des empereurs , qui succède à l’orgueil d’Avoir conquis des territoires d’une étendue sans borne, à la mélancolie et au soulagement de savoir que bientôt il nous faudra renoncer à les connaître et à les comprendre ; une sensation dirait-on de vide, qui nous prend un soir avec l’odeur des éléphants après la pluie, et de la cendre de santal quand elle se refroidit dans les brasier éteints; un vertige qui fait trembler fleuves et montagnes historiés sur la croupe fauve des planisphères, laisse s’enrouler l’une sur l’autre les dépêches qui nous annoncent l’écroulement des dernières armées ennemies de déroute en déroute, écaille la cire des cachets de rois dont on n’a jamais entendu le nom et qui implorent la protection de nos armées victorieuses en échange de tributs annuels en métaux précieux, peaux tannées et carapaces de tortues : c’est le moment de désespoir où l’on découvre que cet empire qui nous avait paru la somme de toutes les merveilles n’est en réalité qu’un débâcle sans fin ni forme, que sa corruption est trop évidemment gangréneuse pour que notre sceptre puisse y apporter remède, que la victoire sur les souverains adverses nous a rendus les héritiers de leur lent écroulement. C’est dans les seuls comptes rendus de Marco Polo que Kublai Khan pouvait discerner, à travers murailles et tours promises à tomber en ruine, le filigrane d’un dessin suffisamment fin pour échapper à la morsure des termites.

Les villes et la mémoire. 1.

En partant de là et en allant trois jours vers le levant, l’homme se trouve à Diomira, une ville avec soixante coupoles d’argent, des statues en bronze de tous les dieux, des rues pavées d’étain, un théâtre en cristal, un coq en or qui chante chaque matin sur une tour. Toutes ces beautés, le voyageur les connaît pour les avoir vues aussi dans d’autres villes. Mais le propre ce celle-ci est que si on y arrive un soir de septembre, quand les jours raccourcissent et que les lampes multicolores toutes ensemble aux portes des friteries, et que d’une terrasse une voix de femme crie : hou!, on en vient à envier ceux qui à l’heure présente pensent qu’ils ont déjà vécu une soirée pareille et qu’ils ont été cette fois-là heureux.


Les villes et la mémoire. 2.

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers des terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes, il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coq dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près : dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune; il parvient à Isadora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

Les villes et le désir. 1.

On peut parler de deux façons de la ville de Dorothée : dire que quatre tours d’aluminium d’élèvent de ses murs flanquant sept portes à pont-levis à ressort qui enjambent le fossé dont l’eau aliment quatre canaux de couleur verte qui traversent la ville et la divisent en neuf quartiers , chacun de trois cents maisons et sept cents cheminées ; et, tenant compte de ce que les filles à marier d’un quartier épousent des jeunes gens de l’autre quartier et que leurs familles échangent entre elles les marchandises que chacune possède à l’exclusion de toute autre : bergamotes, œufs d’esturgeon, astrolabes, améthystes, faire sur la base de ces données les calculs nécessaires pour savoir tout ce qu’on voudra de la ville touchant le passé, le présent, l’avenir ; ou alors dire comme le chamelier qui me conduisit là-bas : « J’y arrivai dans la première jeunesse, un matin, beaucoup de monde se dirigeait vivement dans les rues vers le marché, les femmes avaient de belles dents et vous regardaient droit dans les yeux, trois soldats sur une estrade jouaient de la clarinette, tout autour partout tournaient les roues et flottaient au vent les affiches peintes. Jusqu’alors je n’avais connu que le désert et les pistes des caravanes. Ce matin-là, à Dorothée, j’ai compris qu’il n’y avait rien de la vie qui ne m’attendît. Dans la suite des années, mes yeux sont retournés contempler les beautés désertiques et les pistes de caravanes ; mais maintenant je sais qu’il ne s’agit là que de l’une des si nombreuses voies qui s’ouvraient ce matin-là devant moi, à Dorothée. »
(Italo Calvino, Les villes invisibles)

vendredi 14 décembre 2007

Exploration de la Chine intérieure






Un grand plateau de mer de collines de vapeur
Se déroule à l'épaisse embrasure des bleus
Du haut : telle une idée de la Chine intérieure
Se déroule une paix de soie et des villages
De zéphyr et parfois parmi le cours des âges
Ici et là un manteau d'ombres sur le cœur

Le rêve des odeurs de Dieu se lève

(Pierre Jean Jouve, Ciels, « Au jour » dans Œuvres, t. 1, Mercure de France, p. 733)


Après avoir gougueulé « Chine intérieure » et écarté les sites de géographie ou de tourisme pour ne conserver que les occurrences psychologiques, j'ai d'abord été un peu attristée de réaliser que je ne pouvais prétendre à la paternité maternité de la notion. Puis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me suis dit qu'on pouvait considérer la chose autrement et saluer l'universalité du concept. Gougeule, ce puits de savoir, nous apprend en effet qu'il y a un roman de Bauchau Henry intitulé La Chine intérieure, qu'il y a une Chine intérieure de Pierre-Jean Jouve et de Victor Segalen.

Cette universalité s'est pourtant avérée, au bout du compte, toute relative, puisque la lecture de quelques pages suffit à nous faire comprendre que B. Henry a eu comme analyste la femme de Pierre-Jean Jouve et qu'il a écrit une série d'articles sur le poète. Celui-ci a été lui-même marqué par Segalen.

J'avoue avoir été un peu sidérée en découvrant tout ça, par ce que ça s'adonne qu'on a justement les œuvres complètes de PJJ à la maison. Mon conjoint est atteint d'un fétichisme du livre aigu qu'il n'avouera jamais, ce qui explique qu'on a ici bien des choses qu'on ne trouve à peu près nulle part ailleurs. Il y a quelques années, l'Encrier me lisait au lit, de sa belle voix chaude et comme lui seul sait le faire, la poésie érotico-mystique de PJJ. À chacun ses perversions. Mais à vous avouer ça, j'ai du coup l'air d'être une aussi vile plagiaire que l'élève x. Et si j'avouais qu'à 20 ans, j'ai été assez marquée par l'incriminante lecture du recueil de Stèles, le recueil de Segalen, ça n'aiderait pas à vous convaincre de mon innocence.

Cependant, si influences il y a eu, elles ont été inconscientes : j'ai beau lire et relire les passages de PJJ qui m'incrimineraient, ça n'éveille en moi aucun souvenir. Mais bon, je suis peut-être une de ces plagiaires pathétiques qui nie toujours tout jusqu'à la fin, à vous de voir.

En tout cas, ma Chine intérieure n'est pas aussi artistique, littéraire ou métaphysique que celle de PPJ. C'est tout juste un petit bazar intérieur où je respire un peu parce que le vide n'y est jamais encombré de rien ni de personne (misanthropie, quand tu nous tiens!) C'est aussi un fatras d'objets, d'odeurs, de couleurs, d'impressions, de clichés par où je m'évade de mon quotidien. Ne voyez pas là de contradiction insurmontable : Lao-tseu le dit bien, et c'est fort commode : l'opposition des contraires n'est qu'illusion! Tout va donc toujours bien dans le meilleur des mondes dans ma Chine intérieure où le temps s'écoule sans contrariétés. C'est pourquoi elle est si apaisante. J'y suis l'Un où se réconcilient les opposés (Héraclite, fragment X). Là, vivante, je touche la mort; éveillée, je touche le dormant (fragment XXVI).

Cette Chine intérieure a des frontières assez floues. Elle englobe par moments le Japon (quand la fureur du zen me tenaille), s'étend parfois jusqu'à l'Inde (lors de mes minutes bouddhistes). Certains jours, elle s'étale sur ma feuille de papier où elle coule en grandes taches d'encre noire.

La conformité à ce qu'il est convenu d'appeler le « réel » n'a aucune importance. Ma Chine imaginaire n'est jamais surpeuplée, c'est un vaste désert ponctué d'oasis où les hommes sont sans visages et où les choses sont à l'honneur. Les fleuves qui la traversent ne sont jamais sales et si l'odeur de jasmin est partout poussée par le vent du Sud, ça ne sent jamais le poisson. Là j'invente tout, là se déploie mon monde et je m'y contemple dans mon œuvre. Je me dis alors que « tout cela est bon » et ça me change drôlement du commerce quotidien qu'il faut bien entretenir avec tous les pas-contents de cette terre, ces ingrats qui m'abreuvent de leurs récriminations quotidiennes à cause d'un toast mal beurré, d'une erreur de calcul de $1.42 que me reproche le ministère du revenu, d'un chandail rose-Barbie qui aurait dû être rose-princesse parce qu'aux dernières nouvelles, F2 n'aime plus le rose-Barbie (« c'est laid! »), d'un zéro pour lequel une copieuse récidiviste qui vient pleurer toutes les larmes de son corps dans mon bureau, du manque de temps pour tout faire et voilà que le chat m'en veut parce que je ne le flatte pas pendant qu'il mange…


Je te salue insuffisance! Je te reçois incompétence
Dont l'âme éperdue et navrée est la feuille déshabillée d'un arbre plus vieux que mon cœur
Je te salue ô sacrée! Qui retiens l'univers sacré dans une caresse de ruelle
Savante d'univers entier!

(PJJ, Ode, « Antistrophe II », IV)


Dans ma Chine intérieure, nul ne me reproche quoi que ce soit. Des armées d'ingénieurs et d'esclaves coulent des cloches de bronze monumentales. Invisibles et toujours silencieuses, elles sonneront bientôt pour ma plus grande gloire. Cela ne durera qu'une seconde et pourtant, l'éternité des mondes passés et à venir s'écoulera pendant le tintement unique des grandes cloches.


Là, dans ma Chine imaginaire, je vais lorsque j'ai besoin de vent et de lumière, chaque fois que je veux mieux respirer.


Au bout du petit nuage de vapeur qui s'échappe de la théière, une fenêtre s'ouvre sur le vide. Je la pousse et j'entre,

je me vautre là dans le rien-du-tout.




Je me soumets tout à la fleur sortie sans couleur ni parfum
Ni tige ni croissance ni vie ni sève ni amour ni sang
De la viduité dorée et de la pure émanation et de la vraie adoration
Qui est sous la lumière fauve la consommation du Rien :
Par lequel Dieu m'a rejoint sur mon faible passage éphémère.

(PJJ, Epode)






PS. Le Philémon de Fred est, bien sûr, un autre grand explorateur de la Chine intérieure. Il croyait avoir découvert les lettres de l'océan Atlantique, mais en fait...

mercredi 5 décembre 2007

Les sceaux








Les calligraphes chinois intègrent l'empreinte des sceaux dans leurs œuvres. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve beau qu'ils intègrent ainsi l'œuvre d'une autre artiste (le graveur de seaux) dans la leur, comme pour laisser place à une autre parole, celle qui est gravée là, et a une autre voix, celle qui s'exprime à travers le style propre du graveur. Enfin, je dis peut-être encore n'importe quoi, si la gravure des sceaux est bien un art millénaire en Chine, j'avoue ne pas savoir à quel point cet art est marqué par la convention, et si la notion de style individuel a ici un sens.


Mais comme les sceaux font partie intégrante de ma Chine imaginaire, je peux en dire n'importe quoi, pourvu que le lecteur soit averti ;)


Souhaits pour une journée de soleil



J'ai quelques sceaux, probablement des sceaux de pacotille, achetés sur Internet. Certains sont bien jolis, taillés dans de la belle pierre ambrée, orangée ou couleur d'albâtre. D'autres sont tout simples : un caillou coupé, poli et gravé. Ils ont été choisis pour leur message, c'est-à-dire en évitant les messages du genre « se lever tôt est bon pour les affaires », ainsi que selon l'appréciation toute subjective et pas du tout éclairée de leur « dessin » ― je n'ose pas parler de graphie, puisque cette graphie là, pour moi, c'est du chinois.


J'en ai cherché dans le quartier chinois d'Ottawa, sans succès. J'imagine que si j'en trouvais, ils seraient hors de prix, comme une grande partie de la camelote vendue dans les petits bazars où j'aime aller me perdre quand j'ai le temps de perdre mon temps.


Dans un constant état d'éveil


Ma sœur a bien tenté de me trouver des sceaux lorsqu'elle est allée au Tibet l'an dernier. Mais le pays (sic!) est si pauvre qu'on ne trouve rien à acheter dans les inexistantes boutiques du Tibet. En dix jours, elle n'a pas vu l'ombre d'un sceau ni d'un pinceau, qu'un tout petit peu de camelote de plastique sous-bas-de-gamme à côté de laquelle les gugusseries du Dollorama font figure d'objets de luxe. Alors c'est moi qui lui ai mis un sceau, acheté sur Internet, dans son bas de Noël, puisque c'est cette sœur là qui fait du scrapbooking . Je me disais qu'elle allait bien vouloir se faire quelques pages sur la Chine.


Faut croire qu'on a tout de même des gènes en commun, elle et moi, même si on ne se ressemble pas tellement : le gène des tamponneuses et, aussi, celui des philistines prêtes à mettre l'art des sceaux au service du scrapbooking.


Finalement ― et on y revient toujours ― Omer de Serres rules!


Sérénité intérieure et profit

extérieur sont deux voix différentes


Le thé








Au hasard de mes petites pérégrinations du matin, je suis tombée sur un blog qui a pour sujet le thé :

http://2teaspoons.blogspot.com/

Ainsi que sur cet article, dans Réponse à tout , à l’article du 2 décembre qui s’intitule « Pourquoi plus un thé est fort, plus il est excitant? ».

Il ne m’en fallait pas moins accepter de glisser, deux minutes seulement, du côté de ma Chine intérieure et d'écrire quelques lignes sur le thé.

J’ai longtemps boudé le thé, refusé d’y goûter. Il évoquait trop les vieilles anglaises oisives pour que je puisse m’y intéresser. Pire, il me rappelait trop le sachet économique dont ma grand-mère assaisonnait sa tasse d’eau chaude comme d’autres versent de l’édulcorant dans leur café instantané. Et puis, à cette époque où je me suis mise à traverser la vie à 200 km à l’heure en bossant 25 heures par jour, je ne pouvais que m’identifier au gang l'Expresso. Boire du thé, accepter même d’y goûter eut été trahir cet idéal de Super Ambitieuse (le pendant féminin du requin ou du jeune loup) auquel j’essais de mon mieux de coller sans trop y parvenir il est vrai. Boire du thé, ça aurait été accepter d’intégrer les rangs du gang du troisième âge, des gens sans dynamisme et sans ambition.

On vit de ces petites identifications. L’identité n’est pas grand-chose : quelques miroirs, des jeux de renvois… mais peut-être que toute poésie réside justement dans ces petits clins d’œil que se font les choses, les idées et les mots. Et il y a une poésie du thé que j’ai découvert lorsque ma Chine intérieure (dont je reparlerai dans un autre billet) a commencé à battre. Je n’ai pu résister bien longtemps à l’envie d’acheter une de ces jolies boîtes de thé, et finalement, de m’en préparer une tasse.

Le thé est rapidement devenu un élément important de ma Chine imaginaire, l’une de ses portes d’entrée. Là je deviens une enfant de Chine ou une vieille Chinoise, c’est selon la couleur du temps.


À suivre (mais je ne sais pas quand)




dimanche 11 novembre 2007

La culture de la main




Je disais hier à Femme libre combien ses billets sur le yoga me donnaient le goût de me mettre à l’école d’une discipline qui m’obligerait à la méditation et qui m’enseignerait la persévérance et la rigueur. Comme je ne suis pas souple pour deux sous, le yoga n’est vraiment pas pour moi. Je pensais alors plutôt au T’aï chi ou à quelque chose du genre.

Quelques minutes après envoyé mon message, j’ai réalisé que j’avais peut-être déjà un peu de tout cela avec la calligraphie.

Les calligraphes contemporains qui décrivent la pratique de la discipline comme ils décriraient une technique de méditation sont légion. Ils aiment filer la métaphore du vide et du plein. L’alternance des formes et contre-formes s’y fait méditation sur le yin et le yang, l’équilibrage des pleins et des déliés se transmue en une subtile métaphysique des contraires. Leurs textes pullulent d’allusions au Tao.

J’ai longtemps trouvé cela assez charrié et mis ça sous le compte de l’excentricité, voire d’une certaine complaisance. Mais depuis un an ou deux, je dois admettre qu’il me semble y avoir quelque chose de vrai dans tout cela; ou du moins, que cela rejoint ma propre pratique de la calligraphie. Peut-être simplement parce qu’inconsciemment, j’ai subi l’influence de ces écrits. Ma fascination pour les calligraphes chinois aurait fait le reste.

Ce que je travaille est moins la perfection de la forme que l’expressivité du trait. Travailler le trait, c’est d’abord éduquer et discipliner le geste pour ensuite pouvoir laisser parler (chanter?) la main. Cela suppose une attention complète au geste accompli, une souplesse, une intelligence, une culture de la main qui s’acquièrent à force de millions de a, de b et de c tracés sans relâche, jour après jour.

J’ai lu Passagère du silence, ce beau livre de Fabienne Verdier, à une époque de ma vie où j’étais toujours débordée et à bout de souffle. L’auteur y raconte comment, jeune étudiante, elle partit seule passer près de dix ans la Chine encore très fermée des années 1980 pour y être initiée à l’art de la calligraphie chinoise. J’ai été littéralement fascinée par le récit de ses débuts dans la discipline. Son vieux maître ne lui fit tracer, pendant des mois et des mois, que des traits horizontaux, traits qui devaient exprimer tantôt le mystère du règne végétal, tantôt la force de l’os.

Le T'aï chi me serait certainement très profitable. Après tout, je ne suis pas qu’une main ou qu’un bras qui trace des signes sur le papier. Mais j'ai l'impression que la calligraphie m'a déjà un petit peu appris de ce que le T’aï chi peut m’offrir.